Asghar Khan : l’ouverture d’esprit comme forme de discipline

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Par Asad ISHFAQ
(Rédigé avec l’assistance d’une IA)

L’histoire d’Air Marshal Muhammad Asghar Khan est généralement racontée à travers ses fonctions : pionnier de la Pakistan Air Force, premier Pakistanais à en prendre le commandement, dirigeant de Pakistan International Airlines, opposant politique et auteur. Pourtant, derrière cette succession de responsabilités apparaît une autre caractéristique, peut-être plus intéressante encore : une remarquable indépendance d’esprit.

Chez Asghar Khan, l’ouverture d’esprit ne signifiait ni indécision ni absence de convictions. Il était au contraire réputé pour sa discipline, son austérité et son attachement presque rigide à certains principes. Mais cette fermeté coexistait avec une capacité plus rare : celle de considérer que l’institution à laquelle on appartient, le gouvernement que l’on sert ou même le récit national dans lequel on a grandi peuvent avoir tort. C’est précisément cette combinaison qui fait de lui une personnalité singulière de l’histoire pakistanaise.

Un militaire capable de distinguer obéissance et conscience

Dans l’imaginaire collectif, la discipline militaire est souvent assimilée à l’obéissance. La trajectoire d’Asghar Khan suggère une conception plus exigeante : un officier doit obéir à une autorité légitime, mais il conserve une responsabilité morale personnelle.

Dans ses propres récits, Asghar Khan racontait qu’en 1942, alors qu’il servait dans la Royal Indian Air Force pendant les troubles liés au mouvement Hur dans le Sindh, il reçut l’ordre d’attaquer depuis les airs une caravane. Arrivé au-dessus de sa cible, il constata qu’elle comprenait des civils non armés, notamment des femmes et des enfants. Il revint sans ouvrir le feu, considérant qu’il ne s’agissait pas d’un ordre qu’il pouvait moralement exécuter.

L’épisode est important parce qu’il permet de comprendre une constante de sa pensée ultérieure : pour Asghar Khan, la fonction ne dispensait jamais l’individu de réfléchir. Cette idée est presque l’inverse d’une culture institutionnelle dans laquelle l’obéissance devient parfois une vertu absolue. Et c’est peut-être là que commence véritablement son ouverture d’esprit : dans le droit que l’homme se reconnaît de confronter l’ordre reçu à sa propre conscience.

Un homme issu de l’armée qui se méfiait du pouvoir militaire

Le paradoxe devient encore plus frappant après sa carrière militaire. Asghar Khan avait toutes les raisons biographiques de défendre la prééminence des forces armées. Il appartenait à l’élite militaire fondatrice du Pakistan et avait dirigé l’une de ses institutions les plus prestigieuses.

Pourtant, il devint progressivement l’un des défenseurs les plus constants de la démocratie parlementaire et de la limitation du rôle politique des militaires. Après sa carrière dans l’armée puis à la tête de Pakistan International Airlines, il s’engagea dans la vie politique et fonda en 1970 le Tehrik-i-Istiqlal. Son engagement reposait notamment sur la démocratie, l’intégrité politique et la nécessité d’un fonctionnement constitutionnel des institutions.

Cela mérite d’être souligné : Asghar Khan n’était pas un antimilitariste extérieur à l’armée. Il connaissait cette institution de l’intérieur. Précisément pour cette raison, il pouvait distinguer la nécessité d’une armée forte de l’idée beaucoup plus contestable selon laquelle l’armée devrait gouverner le pays. Cette distinction demande une certaine ouverture intellectuelle : elle oblige à ne pas confondre son identité professionnelle avec une vérité universelle.

Critiquer son propre camp

L’un des tests les plus intéressants de l’ouverture d’esprit consiste à observer la capacité d’une personne à appliquer ses principes à son propre camp. Asghar Khan s’est montré capable de critiquer aussi bien des gouvernements civils que des régimes militaires. Sa trajectoire politique ne correspond donc pas facilement à la division simpliste entre « pro-armée » et « anti-armée », entre droite et gauche ou entre conservateurs et progressistes. Il pouvait dénoncer les abus d’un pouvoir civil sans pour autant considérer qu’une intervention militaire constituait la solution.

Plus significatif encore, cet ancien commandant en chef de la Pakistan Air Force engagea une bataille judiciaire sur l’intervention de responsables militaires et de l’Inter-Services Intelligence dans le processus électoral. L’affaire qui finit par porter son nom — l’« Asghar Khan case » — concernait les accusations de financement et de manipulation politiques autour des élections générales de 1990. En 2012, la Cour suprême du Pakistan conclut que l’implication de responsables de l’État et des services de renseignement dans ce processus était anticonstitutionnelle.

Quelle meilleure illustration d’une certaine conception du patriotisme ? Pour lui, défendre le Pakistan ne signifiait pas nécessairement protéger ses institutions de la critique. Cela pouvait au contraire signifier les contraindre à respecter leurs propres limites constitutionnelles.

Religion, État et capacité à accepter le débat

Son ouverture intellectuelle apparaît également dans ses écrits. Asghar Khan ne s’est pas contenté d’écrire sur l’aviation ou ses souvenirs militaires. Il s’est intéressé aux rapports entre religion, démocratie, pouvoir et identité nationale. Parmi ses ouvrages figurent notamment The Pakistan Experience: State and Religion, Generals in Politics, Islam, Jamhooriyat aur Pakistan et We Have Learnt Nothing from History: Politics and Military Power.

Cette diversité thématique est en elle-même révélatrice. L’ancien chef d’une armée de l’air s’interrogeait sur la nature de l’État, la place de la religion, le fonctionnement démocratique du Pakistan et les relations entre pouvoir civil et pouvoir militaire. Il ne s’agissait donc pas seulement pour lui de défendre une institution ou une doctrine, mais de réfléchir aux fondements mêmes de la société pakistanaise.

Une recension de son ouvrage My Political Struggle le décrit d’ailleurs comme un homme libéral et ouvert d’esprit. Ses réflexions sur l’État et la religion montrent qu’il reconnaissait l’existence de différentes interprétations au sein de la pensée musulmane et la confrontation historique entre visions progressistes et conservatrices. L’intérêt de cette réflexion ne réside pas dans l’obligation d’adhérer à ses conclusions, mais dans le fait qu’Asghar Khan acceptait l’existence même de plusieurs interprétations possibles. Dans une société où la religion peut devenir un instrument d’exclusion politique, reconnaître la pluralité de l’interprétation constitue déjà une position intellectuelle importante.

Être patriote sans considérer son pays infaillible

C’est peut-être enfin dans son rapport au Pakistan qu’Asghar Khan apparaît le plus intéressant aujourd’hui. Il avait contribué directement à construire l’État, commandé son aviation et exercé des responsabilités parmi les plus prestigieuses du pays. Et pourtant, il n’avait pas besoin d’imaginer un Pakistan infaillible pour aimer le Pakistan.

Cette nuance est fondamentale. Il existe un patriotisme qui demande de défendre systématiquement son pays, son gouvernement ou son institution contre toute critique. Et il existe un autre patriotisme, plus inconfortable, qui considère qu’une nation est suffisamment importante pour que l’on refuse de lui mentir.

Le titre de l’un des ouvrages d’Asghar Khan résume presque toute cette philosophie : We Have Learnt Nothing from History — « Nous n’avons rien appris de l’Histoire. » C’est une phrase extraordinairement sévère venant d’un homme qui avait participé à cette histoire. Mais elle révèle aussi sa méthode : regarder le passé non pour y rechercher constamment des héros et des ennemis, mais pour en tirer des enseignements.

Un homme discipliné, mais intellectuellement libre

Il serait donc réducteur de présenter l’ouverture d’esprit d’Asghar Khan comme celle d’un homme simplement « tolérant » ou « moderne ». Elle était beaucoup plus structurée et reposait sur quelques principes : la conscience individuelle face à l’ordre, la primauté des institutions sur les hommes, l’acceptation du pluralisme politique, la possibilité de discuter du rôle de la religion, le droit de critiquer l’armée même lorsque l’on vient de l’armée et le devoir de regarder sa propre histoire sans complaisance.

Cela explique peut-être aussi pourquoi son parcours politique fut moins couronné de succès électoral que sa carrière militaire. Ses conceptions pouvaient apparaître trop idéalistes face aux réalités de la politique pakistanaise. Pour autant, bien que le Tehrik-i-Istiqlal ne se soit pas imposé dans les urnes, il a servi de véritable pépinière d’idées et formé de nombreuses figures de la classe politique pakistanaise. L’échec électoral et l’échec intellectuel ne sont pas synonymes : un homme politique peut ne jamais gouverner et pourtant laisser derrière lui une manière de penser durable. Asghar Khan appartient à cette catégorie.

Ce que son exemple peut encore apprendre au Pakistan

Dans le Pakistan contemporain, son héritage pose finalement une question beaucoup plus large que celle de sa propre biographie : peut-on être profondément attaché au Pakistan tout en acceptant de remettre en question ses institutions, ses dirigeants, ses récits historiques et certaines de ses certitudes collectives ?

La vie d’Asghar Khan semble répondre par l’affirmative. Son ouverture d’esprit n’était pas un renoncement à ses convictions. Elle était au contraire une discipline supplémentaire : celle de ne jamais abandonner son jugement personnel à une institution, à une idéologie ou à la pression du groupe. Pour un homme qui avait passé une grande partie de sa jeunesse dans un cockpit et de sa vie au service de structures extrêmement hiérarchisées, c’était peut-être sa forme la plus profonde de liberté.

Sources principales

  • Asghar Khan, The Pakistan Experience: State and Religion.
  • Asghar Khan, We Have Learnt Nothing from History: Politics and Military Power.
  • Asghar Khan, Generals in Politics.
  • Asghar Khan, My Political Struggle.
  • Dawn, archives et portraits biographiques publiés à la mort d’Asghar Khan (janvier 2018).
  • Cour suprême du Pakistan, décision de 2012 dans l’affaire communément appelée « Asghar Khan case ».
  • The Book Review, recension de My Political Struggle consacrée à la pensée politique d’Asghar Khan.