Les Républicains de papier

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La République est facile à invoquer lorsqu’elle sert à demander des comptes aux autres. Elle devient plus exigeante lorsqu’elle oblige à protéger ceux dont on désapprouve la religion, l’origine ou la manière de vivre. C’est dans cet écart entre les principes affichés et les comportements que se reconnaissent les républicains de papier : prompts à réclamer des preuves d’intégration, moins empressés à respecter la dignité de ceux auxquels ils les demandent.Pour un étranger musulman, cette contradiction prend une forme concrète. Il faudrait travailler, mais rendre sa foi invisible ; participer à la vie commune, mais éviter de contester ; respecter les institutions, mais accueillir leurs décisions sans protester. L’égalité promise ressemble alors à une admission provisoire, toujours susceptible d’être remise en cause.La France ne se réduit pas à cette hostilité. Des citoyens, des associations et des agents publics la combattent. Leur engagement rend précisément nécessaire de nommer ce qui contredit la promesse républicaine.

Des femmes que l’on prétend émanciper en les écartant

En 2016, une responsable politique a appelé à boycotter des magasins employant des vendeuses voilées. Deux élues d’une municipalité voisine ont approuvé sa publication ; une autre membre de leur majorité l’a condamnée. L’appel était notamment justifié par la défense des femmes et de la laïcité.

Du côté des salariées visées, la contradiction est brutale. Comment prétendre favoriser leur autonomie en faisant de leur présence un problème pour leur employeur ? Leur compétence disparaît derrière un vêtement. Elles ne sont plus jugées sur leur travail, mais sur une appartenance religieuse visible. La pression exercée sur le commerce risque alors de devenir une pression sur leur emploi.

En 2019, une élue célébrant un mariage civil a demandé à une mariée de retirer son hijab. Elle a ensuite invoqué une vérification d’identité et contesté toute discrimination. L’union a bien été célébrée ; le maire a décidé qu’elle ne célébrerait plus de mariages.

Il faut restituer ces explications sans perdre de vue la personne concernée. Une cérémonie de mariage ne devrait pas devenir une épreuve où une femme doit justifier sa manière de se présenter. La question est celle du traitement reçu et de la nécessité de la demande, pas celle de la sympathie que son foulard inspire.

Le mépris sous couvert d’humour

En 2015, une adjointe chargée des affaires scolaires et de la culture a partagé un photomontage montrant des personnes noires avec des chariots remplis de téléviseurs, associé à l’allocation de rentrée scolaire. Le maire a condamné la publication et suspendu l’élue.

Pour les familles ainsi caricaturées, une aide destinée aux enfants devenait le support d’un soupçon racial. Derrière l’image prétendument amusante se dessinait une accusation collective : ces personnes profiteraient de la solidarité nationale. Ce racisme antinoir est distinct de l’islamophobie, mais le procédé est comparable : remplacer des individus par un stéréotype qui permet de les mépriser.

En 2020, des publications anciennes d’une candidate aux élections municipales ont également refait surface. Parmi elles figurait un tramway en forme de cochon associé à un message évoquant l’absence de musulmans. La candidate a invoqué l’humour et contesté l’attribution d’une autre phrase sur les Arabes, qu’elle présentait comme une citation. Désavouée pendant la campagne, elle a ensuite été exclue de son groupe municipal.

Invoquer l’humour ne règle pas la question du message adressé aux personnes visées. Lorsque leur disparition de l’espace public constitue la plaisanterie, elles sont fondées à y voir une marque de rejet. Leur demander ensuite de rire revient à leur demander de participer à leur propre humiliation.

La camaraderie avant les principes

Le traitement des protestations révèle une autre contradiction. En octobre 2016, une adjointe a perdu ses fonctions après avoir dénoncé des prises de position qu’elle jugeait racistes et islamophobes, dans le contexte du boycott des commerces employant des femmes voilées. Elle estimait être sanctionnée pour cette dénonciation. Le maire invoquait le non-respect d’une charte de bonne entente entre colistiers. Le retrait est établi ; son motif demeure interprété différemment par les protagonistes.

Parallèlement, l’élue suspendue après le photomontage raciste de 2015 a retrouvé des responsabilités et bénéficié d’augmentations d’indemnités. Fin 2017, le maire expliquait vouloir « passer l’éponge ». L’opposition dénonçait une différence de traitement entre les deux affaires.

Cette succession mérite un examen politique. Quelle valeur accorder à une éthique collective si la dénonciation du racisme est vécue comme une faute envers le groupe ? La cohésion d’une équipe ne devrait pas exiger de ses membres qu’ils taisent ce qu’ils considèrent comme une atteinte à la dignité d’autrui. La loyauté envers des collègues ne peut épuiser les devoirs d’un élu.

Des présences que l’on voudrait effacer

Le vocabulaire employé envers les femmes immigrées participe aussi de cette mise à distance. En mars 2019, Oumma a attribué à un maire une formule associant le mariage avec une « femme du bled » à l’image du « ver dans le fruit ». Cette citation reste ici attribuée au média : l’enregistrement intégral n’a pas été vérifié pour cet article.

L’image rapportée fait de l’épouse étrangère un élément corrupteur. Elle efface son histoire, ses choix et sa contribution possible à la société. Une personne venue construire une vie se retrouve décrite à travers le danger que sa présence représenterait.

L’exclusion peut également viser la pauvreté. En 2007, une municipalité a acheté un répulsif nauséabond destiné à éloigner les sans-abri. Des agents ont refusé de le diffuser. Le maire a contesté avoir donné une consigne d’utilisation ; le dispositif a été abandonné et l’arrêté anti-mendicité retiré.

Cette affaire ne relève pas de l’islamophobie. Elle pose néanmoins une question fondamentale de dignité : que devient la fraternité lorsqu’une présence humaine est traitée comme une nuisance ? Le refus des agents rappelle aussi que les principes vivent par ceux qui les défendent dans leurs actes.

Pouvoir se défendre sans devenir l’ennemi

À ces expériences s’ajoute la difficulté de faire reconnaître l’injustice. La personne qui proteste risque de voir sa parole transformée en accusation contre elle-même : elle exagérerait, chercherait à culpabiliser, refuserait de s’intégrer. Le soupçon de « cinquième colonne » achève ce renversement. Celui qui demande protection devient le représentant présumé d’un projet hostile.

La dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France soulève, à une autre échelle, la question des moyens de défense collective. Cette organisation avait pour objet de combattre les discriminations visant les musulmans par les voies du droit.

Prononcée le 2 décembre 2020, sa dissolution a été confirmée par le Conseil d’État le 24 septembre 2021. Celui-ci a retenu des agissements de nature à provoquer ou encourager la discrimination, la haine ou la violence, notamment des liens avec des tenants de l’islamisme radical et des commentaires haineux non modérés. Il a en revanche écarté le motif de provocation à des actes de terrorisme, considéré comme non établi.

La Ligue des droits de l’Homme et d’autres organisations ont contesté cette décision, dénonçant un précédent dangereux pour les libertés associatives. La critique de cette dissolution n’impose pas d’approuver toutes les positions du collectif. Mais les accusations visant une organisation ne doivent pas discréditer la cause de toutes les personnes qu’elle entendait défendre. Une discrimination doit être examinée pour elle-même, indépendamment de ceux qui la dénoncent.

La République à l’épreuve de ses actes

Les sanctions et les désaveux rapportés dans ces affaires comptent. Ils montrent que les comportements dénoncés ont rencontré une opposition, y compris dans les majorités concernées. Ces épisodes ne permettent pas d’attribuer une même intention à tous les responsables ni de présenter chaque controverse comme une discrimination judiciairement établie. Ils permettent, en revanche, d’interroger la constance des principes proclamés.

La liberté de critiquer l’Islam doit être entière. Elle ne dispense pas de respecter les Musulmans. La gratitude envers un pays n’impose pas davantage de se taire face à l’injustice. Nous pouvons aimer vivre en France et refuser d’y être traités comme des présences conditionnelles.

C’est aussi à la manière dont un pays traite ses minorités que l’Histoire le jugera. Elle mesurera l’écart entre les mots inscrits sur les frontons et la protection accordée à ceux que le soupçon désignait. L’égalité n’a toute sa force que lorsqu’elle protège également ceux dont la majorité se méfie.

Les républicains de papier réclament des autres une adhésion sans faille à des principes qu’ils appliquent parfois avec indulgence pour eux-mêmes. Une République vivante exige davantage : que chacun puisse travailler, fonder une famille, prendre la parole et demander justice sans devoir d’abord prouver qu’il mérite sa dignité.

Asad ISHFAQ
Article rédigé avec l’assistance de l’intelligence artificielle.