Carnet du Pakistan : À Islamabad, un contrôle routier qui a brisé ma confiance

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À Islamabad, un contrôle routier qui a brisé ma confiance

Témoignage d’Asad Ishfaq — incident survenu le 26 juillet 2026

Alors que je faisais du tourisme à Islamabad, le monospace dans lequel je circulais a été arrêté à un barrage routier situé sur une avenue menant au centre commercial Centaurus.

L’agent de la Police d’Islamabad a demandé au conducteur de présenter ses documents. Celui-ci ne disposait que de photocopies de son permis. Il expliqua qu’il préférait conserver les originaux en lieu sûr, par crainte de se les faire voler dans sa localité.

Cette explication était révélatrice, à mes yeux, du sentiment d’insécurité que peuvent éprouver certains habitants. Le policier répondit néanmoins qu’il était préférable de circuler avec les documents originaux.

Je lui demandai alors quelle était exactement la nature du problème, puisque le véhicule avait franchi plusieurs barrages précédents sans difficulté. L’agent m’expliqua que les contrôles de sécurité avaient été renforcés et que la police utilisait désormais des technologies reposant sur l’intelligence artificielle.

Je lui suggérai de vérifier directement le permis à partir de son numéro de référence. Je n’ai cependant pas vu de tentative de vérification de ce numéro.

De la vérification du véhicule au contrôle de mon identité

Le policier me demanda ensuite d’où je venais. Je lui répondis que je venais de France.

Il me demanda alors si j’étais en train de filmer. Je lui répondis honnêtement par l’affirmative. Il se rapprocha de la portière côté passager et me demanda de présenter ma NICOP, la carte d’identité destinée aux Pakistanais vivant à l’étranger.

Je lui montrai ma carte et lui expliquai que j’avais commencé à filmer par prudence. J’avais entendu des témoignages négatifs concernant certains comportements attribués à la Police d’Islamabad et je souhaitais conserver une trace du contrôle.

L’agent me répondit que cette crainte n’avait pas lieu d’être, en ajoutant qu’il gagnait environ 100 000 roupies par mois et qu’il considérait cela comme un salaire convenable.

À mes yeux, cette réponse ne répondait pas réellement à la question. La confiance entre un citoyen et un policier ne dépend pas seulement du niveau de rémunération de ce dernier. Elle dépend surtout de son comportement, de la transparence du contrôle et du respect des droits de la personne contrôlée.

Une application de vérification des antécédents

L’agent m’indiqua ensuite que la Police d’Islamabad utilisait une application permettant de vérifier si une personne était concernée par une FIR, c’est-à-dire un First Information Report enregistré auprès de la police.

Il me montra l’application. L’écran semblait principalement présenter un bouton permettant de scanner le code QR d’une carte d’identité.

Je lui demandai alors de scanner ma propre NICOP afin de vérifier si une FIR apparaissait à mon nom. La vérification ne fit apparaître aucun dossier.

Cette utilisation d’un outil numérique contrastait néanmoins avec l’absence apparente de vérification du permis de conduire, alors que le policier avait affirmé que les forces de l’ordre utilisaient des technologies avancées et même l’intelligence artificielle.

L’ordre de supprimer la vidéo

L’agent exigea ensuite que je supprime la vidéo que j’avais enregistrée. Il me demanda également de vider la corbeille de mon téléphone afin que le fichier ne puisse pas être restauré facilement.

Son attitude me parut suffisamment menaçante pour que je me sente obligé d’obtempérer. J’ai supprimé la vidéo, non parce que j’étais convaincu d’avoir commis une infraction, mais parce que je craignais une aggravation de la situation.

Je lui expliquai que cette demande empiétait, selon moi, sur mes libertés. Je lui dis également qu’une telle attitude risquait de décourager les touristes et que je regrettais, à cet instant, d’avoir dépensé mon argent pour venir au Pakistan.

Je n’étais pas venu avec une intention hostile. Au contraire, mon intention était profondément liée à mon attachement au pays. Je souhaitais découvrir le Pakistan, soutenir son économie touristique et montrer une image positive de ses habitants et de son patrimoine.

Je lui rappelai qu’en France, la liberté d’expression et la possibilité de documenter l’action des autorités occupaient une place importante. Je lui indiquai aussi que je comptais raconter publiquement ce qui venait de se produire.

Le policier me répondit que les lois étaient différentes au Pakistan et qu’il était interdit de filmer un agent lorsqu’il portait son uniforme. Il ne me cita cependant aucun texte précis ni aucune disposition juridique justifiant cette affirmation.

Je lui expliquai que l’ordre de supprimer la vidéo avait provoqué chez moi une forte anxiété. Je lui dis clairement que j’étais terrorisé et que je ne me sentais pas bien.

L’effondrement émotionnel

À ce moment-là, l’agent me proposa un verre d’eau. J’acceptai et me dirigeai vers une fontaine située à proximité du barrage.

Un autre policier se trouvait près de cette fontaine. Il me demanda ce qui s’était passé. Je fus incapable de lui répondre. Submergé par l’émotion, je fondis en larmes.

Cet incident avait brisé quelque chose en moi.

Mon attachement au Pakistan était aussi un attachement familial. Mon grand-père avait servi au sein de la Pakistan Air Force dès les premières années du pays. Il avait côtoyé l’époque de grandes figures de l’aviation pakistanaise, parmi lesquelles les Air Marshals Asghar Khan et Nur Khan, ainsi que l’aviateur Sharbat Ali Changezi.

À travers son histoire, j’avais développé une forme de patriotisme affectif envers le Pakistan. Je considérais ce pays comme une partie de mon héritage.

En pleurant près de ce barrage, j’ai eu le sentiment que le Pakistan auquel je croyais n’existait plus, ou que je ne parvenais plus à me reconnaître dans le Pakistan de 2026.

Une confrontation avec mes propres proches

Deux de mes cousins, qui voyageaient avec moi, me demandèrent de laisser tomber l’affaire et de rentrer. Je refusai. J’avais besoin de temps pour retrouver mes esprits. Je ne voulais pas remonter immédiatement dans le véhicule.

Je leur répétai que je souhaitais rester sur place quelques instants.

Ils insistèrent pour que je reparte. Je m’éloignai alors spontanément et m’assis sur le terre-plein central.

Le plus jeune de mes cousins me saisit par le bras pour m’empêcher de partir. Je lui demandai à plusieurs reprises de me relâcher. Il était physiquement plus fort que moi et je ne parvenais pas à me dégager.

Je commençai à crier pour qu’il me lâche, mais cela ne fonctionna pas. J’essayai alors de retirer mon bras de son emprise.

Le second cousin intervint à son tour. Au cours de la confrontation, je fus projeté au sol et insulté. Je continuai à me débattre afin de retrouver ma liberté de mouvement.

Après m’être relevé, je ressentis soudainement une perte totale de force. Mon corps semblait ne plus répondre et je retombai par terre. Je restai ainsi pendant environ trente secondes.

Lorsque je repris mes esprits, j’essayai de contacter mes proches par WhatsApp, mais la connexion fonctionnait mal.

La confrontation reprit. Je finis assis au milieu de la chaussée, ne sachant plus comment me libérer. L’un de mes cousins se tenait derrière moi pour m’empêcher de m’éloigner.

À cet instant, j’ai éprouvé le sentiment que ma volonté personnelle ne comptait plus et que je n’avais plus la liberté de décider où je pouvais aller.

Privé de mouvement, puis privé de parole

Un inconnu s’approcha et me demanda si j’allais bien. J’étais trop terrorisé pour répondre.

L’un de mes cousins lui déclara que je souffrais de dépression. Cette affirmation était fausse. Je ne souffrais pas de dépression : j’étais en état de panique à la suite du contrôle, de la suppression forcée de la vidéo et de l’affrontement physique qui venait de se produire.

J’ai alors compris que je ne pouvais pas non plus compter sur la manière dont mes proches présenteraient la situation aux personnes extérieures.

Je tentai de nouveau de me dégager. Comme je n’y parvenais pas, j’agitai la main pour appeler les policiers.

L’agent qui avait procédé au contrôle s’approcha. Quelques instants plus tard, le monospace se dirigea vers nous et s’arrêta devant moi. La porte coulissante s’ouvrit.

Le policier et mes deux cousins me forcèrent à entrer dans le véhicule.

Je me souviens particulièrement du regard de l’agent à cet instant. Dans mon état de terreur, je le perçus comme sombre, froid et dénué d’empathie.

Mes cousins s’assirent de part et d’autre de moi et le véhicule démarra.

Une privation de liberté vécue comme un enlèvement

Sur le chemin du retour, j’appelai mes proches par WhatsApp. J’étais en état de choc.

Je ne cherche pas ici à donner une qualification pénale définitive aux faits, qui relève d’une analyse juridique. Mais subjectivement, j’ai vécu cet épisode comme un enlèvement : j’ai été saisi, immobilisé, projeté au sol, empêché de me déplacer, puis forcé à entrer dans un véhicule contre ma volonté.

Ma liberté d’expression, ma liberté de mouvement et mon consentement n’ont pas été respectés.

Voici le Pakistan que j’ai vécu ce jour-là.

Comprendre la réaction de mes cousins sans l’excuser

Avec du recul, je pense que mes cousins voulaient probablement éviter une confrontation avec la police et me ramener dans un lieu qu’ils considéraient comme sûr.

Ils m’avaient accueilli chez eux pendant plusieurs jours et avaient été, jusque-là, serviables et attentionnés. Ils me considéraient sans doute comme étant sous leur responsabilité.

Cette intention supposée ne justifie cependant pas leur méthode.

Empêcher une personne adulte de partir, la retenir physiquement, la jeter au sol et la forcer à entrer dans un véhicule ne constitue pas une manière acceptable de la protéger.

L’un de mes cousins semblait également animé par des tensions familiales qui ne me concernaient pas directement. Ces tensions peuvent avoir contribué à la violence avec laquelle il a projeté sa colère contre moi, alors même que je l’avais autrefois hébergé en France lorsqu’il n’avait plus de logement.

Les récits inquiétants de mon jeune cousin

Pendant le trajet, mon jeune cousin me raconta deux incidents qu’il disait avoir lui-même vécus.

Il affirma que, quelques mois auparavant, alors qu’il sortait d’un centre où il venait de passer un examen, un agent de sécurité avait pointé une arme dans sa direction et lui avait demandé de justifier sa présence.

Il me raconta également que des policiers l’avaient un jour interrogé sur son éventuelle appartenance à un parti politique. Il leur avait répondu qu’il n’était affilié à aucun parti. Selon lui, il avait eu tellement peur qu’il s’était mis à transpirer.

Je ne suis pas en mesure de vérifier indépendamment ces deux récits. Mais le fait qu’un jeune homme de ma famille les raconte comme des expériences presque ordinaires m’a profondément troublé.

Il m’expliqua que, selon ce qu’il avait entendu et compris du contexte local, certaines personnes pouvaient attirer l’attention des autorités en raison d’affiliations politiques ou religieuses réelles ou supposées. Par prudence, il préférait rester à l’écart de toute activité politique.

Je lui ai dit que je le considérais comme mon petit frère et qu’il ne devait pas vivre constamment dans la peur.

Paradoxalement, il cherchait lui-même à me protéger en m’enjoignant à la prudence. Il évoqua les risques auxquels pourraient être confrontées les personnes placées dans le viseur des autorités, ainsi que les pressions pouvant parfois s’étendre à leurs familles.

Ces propos, qu’il faut là encore considérer comme un récit personnel et non comme des faits établis par mon seul témoignage, ajoutèrent de la peur à la peur.

Les questions que pose cet incident

Cette expérience me laisse aujourd’hui avec plusieurs interrogations.

Pourquoi notre véhicule a-t-il été ciblé alors que de nombreux autres véhicules semblaient franchir les barrages sans être contrôlés ?

Pourquoi le policier a-t-il évoqué l’utilisation de l’intelligence artificielle sans être capable de m’expliquer concrètement comment elle intervenait dans le contrôle ?

Pourquoi le permis n’a-t-il apparemment pas été vérifié à partir de son numéro de référence ?

Sur quel fondement juridique précis l’agent s’est-il appuyé pour affirmer qu’il était interdit de filmer un policier en uniforme ?

Et surtout, quelle autorité lui permettait d’exiger la suppression définitive d’une vidéo enregistrée sur mon téléphone ?

L’utilisation d’une application permettant de scanner une carte d’identité ne suffit pas, à elle seule, à démontrer la modernité d’une institution. La technologie ne remplace ni la compétence, ni la transparence, ni le respect de la personne.

Ce jour-là, la Police d’Islamabad m’a donné l’image d’une institution capable d’utiliser des outils numériques, mais incapable de justifier clairement ses décisions ou de rassurer une personne manifestement en détresse.

Un lien affectif brisé

Ce témoignage n’est pas celui d’une personne qui détestait le Pakistan avant d’y arriver.

C’est précisément le contraire.

Je suis venu au Pakistan avec de l’affection, de la curiosité et un sentiment d’appartenance. Mon histoire familiale est liée à ce pays. Mon grand-père a consacré une partie importante de sa vie à la Pakistan Air Force.

Je voulais découvrir le pays qu’il avait servi.

Mais le 26 juillet 2026, à proximité du Centaurus Mall d’Islamabad, j’ai fait l’expérience d’un système dans lequel ma parole, ma volonté et ma détresse n’ont pas été prises au sérieux.

Je ne prétends pas que cet incident représente à lui seul tous les policiers, tous les Pakistanais ou l’ensemble du pays. Je témoigne uniquement de ce que j’ai personnellement vécu.

Cependant, lorsqu’un touriste est intimidé pour avoir filmé un contrôle, contraint de supprimer une vidéo, puis forcé à monter dans un véhicule alors qu’il demande à rester sur place, il est légitime de s’interroger sur le respect des libertés fondamentales et sur la manière dont les institutions traitent les personnes vulnérables ou en état de choc.

Ce jour-là, ce n’est pas seulement une vidéo qui a été supprimée.

C’est une partie de la confiance et de l’amour que je portais au Pakistan qui a été effacée.

Asad Ishfaq
Admin de PAKFM.FR