Au cours d’un entretien exclusif, le journaliste Saqib Rathore reçoit l’analyste Sardar Palwinder Singh pour décrypter le retrait du film « Sutlej » (initialement produit sous le titre de Punjab 95) en Inde. Porté à l’écran par la superstar Diljit Dosanjh, le long-métrage retrace la vie et le sacrifice de Jaswant Singh Khalra, une figure emblématique de la défense des droits de l’homme.
Entretien mené par Saqib Rathore pour la chaîne Spain Today Urdu
Une censure chirurgicale face aux idéaux démocratiques
Dès l’introduction, le journaliste Saqib Rathore pose une question fondamentale sur le contraste entre l’image internationale de l’Inde et la réalité de la liberté d’expression :
« L’Inde ne peut pas tolérer ce film plus de 48 heures, elle qui prétend être la plus grande démocratie du monde, qui se dit laïque et fervente garante de la liberté d’expression ? »
Le parcours du film avant d’atteindre les écrans s’est apparenté à un chemin de croix bureaucratique. Les autorités de régulation ont imposé plus de 127 coupes distinctes et exigé le changement de titre à deux reprises. L’analyste Sardar Palwinder Singh affirme que ces coupures visaient directement à masquer le rôle de l’appareil d’État fédéral :
« Des coupes ont été imposées […] dans lesquelles le nom du Deep State indien a été directement dissimulé. »
En interdisant la mention de figures politiques majeures comme Indira Gandhi ou l’ancien ministre en chef Beant Singh, la censure a cherché à modifier la perception publique du conflit. L’invité dénonce une manipulation narrative :
« Ils ont sorti ce film de manière à ce que les gens du Pendjab croient que le massacre des Sikhs a été perprété par la police locale. […] Le pouvoir central a été acquitté avec les honneurs. »
Les parts sombres de la répression : Tortures et sévices systématiques
Au-delà de la censure politique, l’entretien aborde de manière crue la réalité des exécutions extrajudiciaires et de la torture au Pendjab entre 1984 et 1995. Pour Sardar Palwinder Singh, le film ne montre qu’une fraction de la violence d’État, qu’il qualifie de « terrorisme d’État dépassant l’imagination ».
L’invité cite plusieurs sévices subis par les militants et les citoyens sikhs sous l’égide des forces de sécurité et de figures comme le chef de la police K.P.S. Gill :
« La torture sur les sikhs de juin 1984 à 1995 […] a été le théâtre de crimes indescriptibles. K.P.S. Gill, assis sur sa chaise, faisait écarteler les jambes des prisonniers jusqu’à ce que les chairs se déchirent. » ****
Il énumère ensuite des cas tragiques de figures locales :
« Pour notre Singh, Raspal Singh Sandra, ils lui ont coupé la langue, puis les jambes, puis les bras, le tuant morceau par morceau. Pour Bhai Anokh Singh Babbar, ils lui ont arraché le cuir chevelu et lui ont transpercé les yeux avec des tiges de fer chauffées à blanc. »
L’entretien mentionne également le traumatisme collectif des émeutes de 1984 à Delhi, où des sikhs ont été brûlés vifs dans les rues avec des pneus enflammés autour du cou. L’invité souligne que les responsables de ces crimes « occupent aujourd’hui encore des sièges officiels », illustrant selon lui le déni de justice persistant.
Jaswant Singh Khalra : Le comptable des ombres
Au cœur de cette tragédie se trouve l’histoire de Jaswant Singh Khalra, un cadre bancaire sikh dont la vie a basculé lorsqu’il a décidé d’enquêter sur la disparition systématique de milliers de jeunes. Son travail s’est concentré sur les registres des crématoriums municipaux, révélant la méthode ultime d’effacement des sévices : la crémation anonyme des corps des victimes de la torture sous l’étiquette de « corps non identifiés ».
Sardar Palwinder Singh rappelle la rigueur de ses recherches :
« Il a découvert les données de 25 000 corps dans seulement trois districts […] Quand Khalra était vivant, ils disaient que ces gens étaient partis à l’étranger. Mais Khalra a répliqué : s’ils sont partis à l’étranger, pourquoi leurs données apparaissent-elles dans un crématorium ? »
Ce courage face à la machine d’État lui coûtera la vie. En septembre 1995, il est enlevé à son tour devant son domicile. L’interviewé résume le cynisme de cette disparition :
« L’homme qui a sorti un dossier complet prouvant l’existence de 25 000 cadavres […] a fini par devenir lui-même un cadavre. Son enquête, qui va la faire ? Jusqu’à aujourd’hui, on n’a pas retrouvé cet homme. »
L’effet « retour de bâton » : Les campagnes de projection populaires
La décision d’étouffer le film après seulement deux jours d’exploitation a déclenché un phénomène de résistance culturelle sans précédent à travers le Pendjab. Privés de cinémas, les habitants se sont approprié l’œuvre.
Le journaliste Saqib Rathore témoigne de ce qu’il observe sur les réseaux sociaux :
« J’ai vu beaucoup de vidéos sur Facebook et partout ailleurs : dans les Gurudwaras [temples], les maisons de quartier, les maisons, les champs, les gens installent des projecteurs. »
Sardar Palwinder Singh conclut que cette censure brutale a totalement échoué à faire taire l’histoire, agissant au contraire comme un puissant vecteur de transmission mémorielle :
« Le gouvernement a cru s’innocenter, mais il s’est fait piéger. Désormais, chaque enfant du Pendjab est au courant de tout cela. Peut-être qu’avant ils ne lisaient pas les livres […] mais aujourd’hui, sur le terrain, le film Sutlej est projeté partout. »
Les minorités face à la machine d’État, du Pendjab au Cachemire
En fin de compte, l’affaire Sutlej dépasse les frontières du Pendjab pour interroger plus largement les mécanismes de contrôle déployés par l’appareil sécuritaire indien face à ses minorités périphériques. Au cours de l’échange, Saqib Rathore établit un parallèle direct avec une autre région sous haute tension :
« Je viens du Cachemire […] et quand on observe ceux qui luttent pour leur liberté ou qui cherchent simplement à être libres, on constate que le quotidien de ce peuple et de cette terre se déroule toujours sur un brasier ardent. »
L’analyste Sardar Palwinder Singh valide cette comparaison en rappelant que le traitement réservé à la communauté sikh n’est pas un cas isolé, soulignant le contraste systématique entre les discours démocratiques de l’Inde et la réalité des populations soumises à ce qu’il décrit comme un « régime militaire non déclaré ».
Dès lors, une question s’impose : face à l’omniprésence des agences de sécurité et à l’effacement de récits historiques gênants au Pendjab, quel sort est aujourd’hui réservé, dans l’ombre et loin des caméras, aux populations du Cachemire sous administration indienne ? Si l’interdiction de documenter le passé des uns sert à étouffer les revendications politiques actuelles des autres, le sort des Cachemiris ne rappelle-t-il pas que la raison d’État l’emporte trop souvent sur les principes de laïcité et de démocratie dont se targue New Delhi ?






