J’ai parfois le sentiment qu’en France, la liberté d’expression est détournée de son sens pour servir de refuge au racisme. Comme si pouvoir parler librement signifiait désormais, pour certains, pouvoir humilier librement.
Cette impression ne vient pas seulement des débats télévisés. Elle vient de ce que j’ai entendu autour de moi. Un Français m’a traité de « paki ». J’ai été qualifié de « sous-homme » et d’« intouchable ». Dans mon voisinage, un individu lance des « bougnoule de merde ». J’ai entendu une personne française se plaindre qu’il y avait « trop de Noirs ». Une autre m’a expliqué que les Pakistanais seraient des « êtres primaires ».
À force, quelque chose change. Le racisme n’est plus pour moi une abstraction observée dans les médias. Il se rapproche. Il entre dans le travail, dans le voisinage, dans les conversations ordinaires. Et ce qui m’inquiète est précisément cette facilité nouvelle avec laquelle certaines paroles sont prononcées. Comme si le racisme, au lieu d’être une honte, était en train de devenir pour certains une liberté supplémentaire : celle de dire tout haut leur mépris de l’autre.
Cette impression trouve aussi un écho dans certains discours politiques. Un responsable politique français a récemment proposé de mettre « des robots à la place des immigrés », notamment pour certains emplois dans le secteur du grand âge. À mes yeux, l’image est saisissante : dans un débat consacré à des femmes et des hommes qui travaillent, soignent et participent à la vie du pays, on en vient à envisager leur remplacement par des machines. Après avoir moi-même été traité de « sous-homme », je ne peux pas entendre ce type de formulation comme une simple abstraction économique. Elle résonne avec cette tendance à ne plus regarder l’immigré comme une personne singulière, mais comme une fonction interchangeable.
Dans le même temps, une mosquée qui constituait depuis longtemps un point de repère important pour une partie de la communauté pakistanaise a fermé. J’ai aussi été marqué par l’attitude d’une responsable politique de droite qui avait défendu des restrictions de visas concernant notamment le Pakistan, avant d’apparaître lors de l’inauguration d’un important lieu de culte lié à une organisation religieuse indienne proche des milieux du nationalisme hindou. Selon un grand média français, les dirigeants de cette organisation entretiennent des relations étroites avec des membres du BJP et du Rashtriya Swayamsevak Sangh, le RSS, matrice idéologique du nationalisme hindou. Cette image m’a ramené aux recherches que je mène depuis 2019 sur la galaxie de l’hindutva et le nationalisme hindou.
Puis un député du Rassemblement National a prononcé la formule « le travail rend libre ». Même s’il a nié toute référence au nazisme, ces mots sont historiquement associés à Arbeit macht frei, l’inscription tristement célèbre placée à l’entrée de plusieurs camps nazis, notamment Auschwitz.
Lorsque l’on connaît aujourd’hui le poids électoral du Rassemblement National, je ne peux m’empêcher de m’interroger : à quoi a servi le devoir de mémoire si des formules portant une telle charge historique peuvent réapparaître ainsi dans le débat politique ?
C’est aussi dans ce contexte que je comprends la crainte exprimée par de nombreux musulmans : celle de devenir les boucs émissaires commodes d’une France traversée par des crises économiques, sociales et identitaires.
Pour moi, cette réflexion est devenue profondément personnelle le jour où une personne française m’a traité de « sous-homme » et d’« intouchable ».
Ces mots m’ont poussé vers l’histoire.
J’ai voulu comprendre comment, pendant la Seconde Guerre mondiale, une partie de la société et des institutions françaises avait pu collaborer avec l’occupant et participer à la persécution puis à la déportation des Juifs. Comment une société en vient-elle à accepter que certains de ses membres soient considérés comme inférieurs, suspects ou indésirables ?
C’est pour cette raison que j’ai entrepris de lire le Journal d’Anne Frank.
Non parce que je confonds la France de 2026 avec celle des années 1940. Une telle assimilation effacerait des différences historiques fondamentales. Mais parce que je voulais comprendre la mécanique de la déshumanisation à travers le regard de l’une de ses victimes.
La liberté d’expression reste pour moi une liberté fondamentale. Mais elle perd une partie de sa noblesse lorsqu’on l’utilise comme prétexte pour rabaisser des populations entières. Une démocratie doit permettre de critiquer des religions, des idéologies et des politiques. Elle n’a pas besoin, pour être libre, de transformer le droit de débattre en droit de déshumaniser.
Car lorsque quelqu’un se sent libre de me qualifier de « sous-homme », lorsque d’autres parlent de Pakistanais comme d’« êtres primaires », et lorsque le débat politique peut aller jusqu’à envisager des robots pour se substituer aux travailleurs immigrés, une même question finit par me poursuivre :
A partir de quel moment cesse-t-on de regarder l’étranger comme un être humain avant de le regarder comme un problème ?
Asad ISHFAQ
Article rédigé à partir de mes réflexions avec l’aide de l’intelligence artificielle pour la rédaction et la mise en forme.
