PAK FM

Carnet du Pakistan – D’Islamabad à Paris : le voyage du retour sous haute vigilance

Après plusieurs semaines au Pakistan et un incident qui avait profondément ébranlé mon sentiment de sécurité, mon retour vers la France ne pouvait plus être un simple trajet en avion. Entre prudence numérique, contrôles successifs et peur du malentendu, j’ai abordé chaque étape comme une épreuve à franchir.

Reprendre la route vers Islamabad

Je n’avais presque pas dormi de la nuit. Avant l’aube, nous devions prendre la route en direction d’Islamabad afin de rejoindre l’aéroport international.

Mon guide touristique était au volant. Au fil du séjour, il était devenu une sorte d’homme de confiance au Pakistan. Il m’est parfois arrivé de me demander s’il pouvait appartenir aux services de renseignement pakistanais, mais rien ne me permet de l’affirmer. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il m’a inspiré confiance tout au long du voyage.

Nous sommes partis en pleine nuit. Les routes étaient quasiment désertes. À mesure que nous approchions d’Islamabad, le souvenir de l’incident que j’y avais vécu quelques jours auparavant revenait à mon esprit. L’appréhension grandissait kilomètre après kilomètre.

À ma grande surprise, nous n’avons rencontré aucun barrage de police. Seul un point de contrôle était installé avant l’aéroport. Un soldat y était positionné, mais il nous a laissés passer sans difficulté. Ce fut mon premier soulagement.

Une casquette comme protection symbolique

Une fois arrivés au parking, mon guide nous proposa, à mes proches et à moi, de descendre près de l’entrée principale pendant qu’il allait garer le véhicule.

J’avais sur la tête ma casquette verte du Pakistan Army Museum, comme vissée à mon crâne. Elle répondait alors à une double logique.

Elle représentait d’abord mon histoire familiale et le lien intime que j’entretiens avec les forces armées pakistanaises, notamment à travers le parcours de mon grand-père. Mais, de façon plus opportuniste, je m’imaginais aussi — peut-être naïvement — qu’elle pouvait constituer un signe rassurant aux yeux des autorités et me permettre d’échapper aux soupçons arbitraires.

Durant cette phase d’extrême vigilance, tout ce qui pouvait, selon moi, augmenter mes chances de rentrer sain et sauf en France était bienvenu.

Je portais également le même shalwar kameez bleu ciel que lors de l’incident. Le vêtement en conservait encore les traces. Revenir à Islamabad ainsi vêtu constituait presque une manière d’exorciser la crainte, fondée ou non, qui me hantait depuis plusieurs jours.

La stratégie du moindre risque

Dans les jours précédant mon départ, j’avais appris que la Federal Investigation Agency, la FIA, disait recourir à un profilage assisté par intelligence artificielle afin d’identifier certains passagers considérés comme « à risque ». Cette information n’avait rien fait pour apaiser mes craintes. À l’approche de mon retour, elle renforçait au contraire mon sentiment d’insécurité et la peur de voir un comportement parfaitement ordinaire interprété à tort.

Cette information m’avait profondément inquiété.

Mon smartphone contenait des photographies touristiques prises à Mirpur, dans la partie du Cachemire administrée par le Pakistan. J’avais visité la ville environ deux semaines avant que des violences meurtrières n’y soient rapportées. Les bilans et les responsabilités faisaient encore l’objet de versions contradictoires, tandis qu’Amnesty International demandait une enquête indépendante.

Je craignais que des clichés parfaitement ordinaires, privés de leur contexte touristique, puissent être interprétés autrement par un agent ou par un système automatisé. J’avais donc pris une décision radicale : me séparer de mon smartphone, allant jusqu’à le détruire, et voyager avec un simple téléphone à boutons.

Avec le recul, cette précaution peut paraître excessive. Mais, à cet instant, mon instinct de survie avait pris le dessus sur mon intention initiale de conserver de belles images d’un pays que j’avais longtemps admiré, défendu et soutenu.

Ma stratégie n’avait rien de sophistiqué. Elle consistait à réduire autant que possible les zones d’ambiguïté : ne conserver aucune donnée susceptible d’être sortie de son contexte, arriver très en avance, répondre précisément aux questions, ne transporter les affaires de personne d’autre et ne donner aucun motif à un contrôle supplémentaire. Il ne s’agissait pas d’échapper aux contrôles, mais de limiter le risque d’un malentendu.

Les premiers contrôles

À l’entrée de l’aéroport, lors du premier passage des bagages aux rayons X, un agent me demanda quelle était mon activité professionnelle.

— Je travaille dans l’informatique, répondis-je.

Après avoir franchi le portique de sécurité, je cherchai la zone réservée au vol pour Paris. La destination avait momentanément disparu des écrans. Je demandai donc mon chemin à un agent, qui m’indiqua le numéro de la zone concernée.

Lors d’un premier contrôle des documents, un autre agent me demanda si c’était la première fois que je quittais le Pakistan et à quelle date j’étais entré dans le pays. Mon shalwar kameez l’avait-il surpris ? Aurait-il posé les mêmes questions si j’avais porté un costume ? Je n’en savais rien.

Il photographia mon passeport ainsi que mon titre de séjour français, puis me laissa passer.

Je me dirigeai ensuite vers le comptoir d’enregistrement. Pendant que j’attendais mon tour, une femme me toucha le bras pour attirer mon attention. Je fis d’abord comme si je n’avais rien remarqué, mais elle insista et me demanda si je pouvais prendre l’un de ses bagages. Je refusai immédiatement.

Peu après, un homme passa devant la personne qui me précédait et devant moi-même. L’agent enregistra ses bagages en priorité, puis quitta momentanément le comptoir. La personne devant moi m’assura qu’il reviendrait dans cinq minutes.

Quelques instants plus tard, une agente prit sa place. Lorsque mon tour arriva, elle me demanda si je devais prendre une correspondance après mon arrivée en France. Je lui répondis que je poursuivrais mon trajet par la route jusqu’à ma destination finale.

Mes bagages étaient désormais enregistrés. Une étape supplémentaire venait d’être franchie.

Au contrôle des passeports

Je me dirigeai ensuite vers le contrôle aux frontières.

Je me souvenais que, l’année précédente, au même endroit, un premier contrôle avait été suivi d’un entretien avec un second agent de la FIA. Grand et imposant, il arborait une moustache qui me rappelait certains personnages du cinéma pendjabi. Il m’avait alors demandé quel jour j’étais arrivé au Pakistan.

Cette fois, je me plaçai d’abord dans l’une des files réservées aux Overseas Pakistanis. Un homme dont l’allure m’intrigua vint se rapprocher de moi. Rien ne me permettait d’affirmer qu’il représentait une menace, mais, dans l’état d’hypervigilance où je me trouvais, sa présence suffit à raviver mon inquiétude. Par précaution, je quittai donc cette file pour rejoindre la seconde.

Le contrôle se déroula finalement sans incident notable. Cela aurait dû me rassurer. Pourtant, mon corps et mon esprit restaient sur leurs gardes. Pris isolément, chacun de ces éléments pouvait paraître parfaitement ordinaire. Mais, dans le climat de méfiance qui s’était installé en moi, le moindre mouvement inhabituel ou la moindre question prenait une importance démesurée.

Une attente interminable

J’avais encore plusieurs heures devant moi. Je jetai un coup d’œil à une boutique de souvenirs. Mon regard fut attiré par une décoration consacrée à la Pakistan Air Force ainsi que par du Multani Halwa.

Ayant déjà suffisamment dépensé pendant mon séjour, je renonçai à tout achat et m’installai sur un siège permettant de trouver une position intermédiaire entre l’assise et l’allongement. Après cette nuit presque blanche, ce confort sommaire était appréciable.

Je finis par m’assoupir, la casquette du Pakistan Army Museum posée sur mon visage.

Quelques dizaines de minutes plus tard, je compris que je me trouvais dans une salle d’attente située au-dessus de la véritable zone d’embarquement. Je descendis et arrivai devant un nouveau point de contrôle.

Un agent me demanda où j’allais en France. Pendant que je lui répondais, il regarda mon passeport et me demanda si la personne photographiée était bien moi. Dans mon ourdou approximatif, je lui répondis involontairement en répétant presque exactement sa propre question.

La scène avait quelque chose de cocasse. Peut-être était-il simplement surpris par ma nouvelle coupe de cheveux, plus soignée que celle visible sur mon passeport. Je gardai néanmoins le plus grand sérieux.

Rien, objectivement, ne démontrait que ces questions fussent anormales. Mais leur accumulation n’aidait pas à faire redescendre mon niveau de vigilance.

La salle qui se vide

Dans la dernière salle d’embarquement, je trouvai un nouveau siège semi-allongé. Je m’y reposai avec ma casquette verte sur le visage, tandis qu’un groupe d’agents attendait le signal pour appeler les passagers.

Un responsable invita d’abord les voyageurs de la zone C à se présenter. Ma carte d’embarquement indiquait la zone B.

Presque tous les passagers se levèrent. La salle se vida, ce qui alimenta momentanément mon inquiétude. Puis une nouvelle annonce, difficilement intelligible, retentit. Je n’entendis aucune mention claire d’une zone particulière. Compte tenu du faible nombre de personnes encore présentes, je compris qu’il s’agissait probablement de notre tour.

Je me dirigeai vers le comptoir avec les derniers passagers. Un agent vérifia ma carte d’embarquement et me laissa enfin entrer dans le couloir conduisant à l’avion.

Lorsque celui-ci se divisa en deux, un employé m’orienta vers le passage donnant accès à l’appareil par la zone Business. La surprise était, cette fois, plutôt agréable.

Une rencontre inattendue à bord

En traversant la classe affaires, je reconnus un responsable de la branche française du Pakistan Tehreek-e-Insaf. Lui aussi me reconnut, et nous nous saluâmes.

Quelques années auparavant, j’avais été très actif sur les réseaux sociaux et sur le terrain. J’avais notamment couvert les manifestations du PTI organisées place de la République, à Paris. Cette rencontre inattendue, au moment précis où je cherchais à quitter le Pakistan dans la plus grande discrétion, avait quelque chose d’irréel.

Je rejoignis ensuite ma place, située au début de la seconde section de l’imposant Boeing 777. J’étais assis côté hublot. À ma gauche se trouvait un homme dont l’allure très droite et disciplinée m’évoqua immédiatement celle d’un militaire.

Il ne s’agissait que d’une impression. Rien ne me permettait de connaître sa profession.

Une fois l’avion en vol, cet homme lança néanmoins sur son smartphone, sans écouteurs, une vidéo accompagnée de nombreux bruits de tirs. Son comportement me déconcerta. Durant quelques secondes, je craignis même que ces sons puissent être attribués à mon propre appareil.

Cette crainte était probablement disproportionnée. Elle révélait surtout l’état d’hypervigilance dans lequel je me trouvais. Mon téléphone à boutons aurait d’ailleurs permis de constater immédiatement que ces sons ne venaient pas de moi.

Je ne réagis pas. J’observai cette nouvelle étrangeté en silence. Aujourd’hui, je peux la raconter depuis la France.

Paris apparaît enfin

À l’approche de l’aéroport Charles-de-Gaulle, l’avion décrivit plusieurs grands virages dans le ciel. À un moment, il passa au-dessus de Paris et je pus admirer la Ville Lumière depuis mon hublot.

C’était un instant d’une grande intensité. Après toutes les craintes qui avaient accompagné mon départ, je n’étais plus qu’à quelques minutes de l’atterrissage.

Mon seul regret fut de ne pas pouvoir immortaliser la scène. Le téléphone rudimentaire que j’avais choisi par prudence ne possédait pas un appareil photo capable d’en rendre la beauté.

J’avais privilégié la sécurité au souvenir.

Franchir la frontière française

Je descendis de l’avion vêtu de mon shalwar kameez et portant toujours ma casquette verte du Pakistan Army Museum.

En approchant du contrôle aux frontières, je me surpris à réfléchir aux interprétations politiques que l’emblème de cette casquette pouvait éventuellement susciter. Puis je me rappelai une chose essentielle : j’étais désormais en France. Je n’avais plus à organiser chacun de mes gestes en fonction de ce que l’on pourrait arbitrairement soupçonner de moi.

Je décidai donc de la garder sur la tête.

Quatre comptoirs de la Police aux frontières étaient ouverts. Lorsque mon tour arriva, je me présentai au premier guichet. L’agent portait sur son uniforme les mentions « Police », « Politie » et « Frontex », ce qui me fit penser qu’il s’agissait vraisemblablement d’un policier belge déployé dans le cadre d’une mission de l’agence européenne.

 

Il contrôla mes documents en quelques secondes.

Je rejoignis ensuite la zone de récupération des bagages. Lorsque ma valise apparut sur le tapis, un homme d’apparence pakistanaise eut la courtoisie de la sortir pour moi.

Avec mon petit bagage et ma casquette verte, je me dirigeai enfin vers le portail de sortie.

Ma famille m’attendait de l’autre côté.

En les apercevant, je retirai ma casquette et les saluai chaleureusement. Le voyage ne s’achevait pas seulement parce que l’avion avait atterri. Il prenait fin au moment où je pouvais enfin cesser de mesurer chacun de mes gestes à l’aune de la suspicion.

J’étais rentré chez moi, en France — le pays de mes idées, de mes aspirations et, plus que jamais, de ma liberté.

Auteur : Asad ISHFAQ

Quitter la version mobile